• Delphine de Swardt

Non ne ni : écrire au positif

Mis à jour : 4 juil. 2020

Quel est le point commun entre les enfants et les génies des lampes merveilleuses ? Ils ne comprennent pas les négations. Aux premiers, vous dites : « ne mets pas les doigts dans la prise », ils retiennent « doigts » et « prise » et la rencontre des deux souvent se produit. Pareil pour les génies des contes. Si l’un d’eux sort de sa lampe pour vous exaucer, évitez toute négation, pour ne pas avoir à faire de réclamation.

Ce qui vaut pour les enfants et les génies, vaut pour tous.

Aristote, le père de la logique, donnait cet argument pour les détracteurs de l’existence de Dieu. Qui dit : « Dieu n’existe pas », le fait déjà exister. C’est un peu comme écrire avec la police barrée : les mots ne disparaissent pas.


Toute bonne relecture de texte devrait, avant même de corriger les fautes d’orthographe, repérer les phrases négatives. Toutes les négations, même celles qui se glissent l’air de rien, dénotées par un préfixe – im-possible –, sont à éviter.

Bien sûr, il est très tentant de se présenter en excluant des défauts : « Nous ne sommes pas opportunistes », ou en se prémunissant de procès d’intention : « il ne s’agit pas d’une opération marketing ». Dès l’enfance, on entend des histoires où le méchant loup dit à sa proie « n’aie pas peur ». La peur arrive dès qu’on l'appelle. L’amour aussi d’ailleurs, fort heureusement. Le mot agit d’abord comme une invocation. Tout le monde connaît « celui dont on ne dit pas le nom » (et ils sont plusieurs), malheur à celui qui naïvement l’inviterait en lâchant son blase par inadvertance.

Il est très clair également qu’il vaut mieux dire « je suis innocent » plutôt que « je ne suis pas coupable. »

L’arène argumentative juridique connaît un procédé rhétorique qui consiste à énoncer un fait tout en prétendant ne pas le faire : « Je ne vous dirai pas que cet homme est admirable » ; « Il est inutile de rappeler que Madame X est une citoyenne modèle », etc.

Dans ce cas, la figure de style repose bien sur le pouvoir du nom et l’impuissance du non face à lui.

Que faire alors des appellations « sans sucre », « anti-âge », « non-fumeur » ? Ici encore ce que l’on veut faire oublier se voit comme le nez au milieu de la figure. Le refoulé est sur le retour. La récente décision de ne pas autoriser l’appellation « steak de soja », va dans le même sens. Le substitut continue de poser l’original comme modèle et horizon d’attentes.

Enfin, il est un dernier cas qui serait en quelque sorte la médaille d’or du genre : la double négation. Je dois le confesser ici, je suis de ceux·celles qu’elle fait disjoncter. Dites-moi : « Marie n’a pas l’intention de ne rien faire » et me voici désemparée. J’ai toujours considéré ces tournures comme des prises d’art martial. Ce qui pour moi entre en conflit avec la dernière des maximes conversationnelles de Grice : « évitez l’ambiguïté ». On notera qu’il n’est pas dit : « soyez clair », parce que parfois l’ambiguïté a du bon, elle permet un jeu avec votre interlocuteur, créant des interstices de sens. Dès lors, la double négation pourra se rendre utile en temps et en heure, surtout si vous pratiquez le judo mental.

Dans le même esprit, on évoquera dans un prochain billet le second degré.

Et là, vous ne pourrez pas dire qu’on ne vous aura pas prévenu.

12 vues0 commentaire
 

© 2020 par Delphine de Swardt.
© Portraits studio : Eléonore de Bonneval. © Illustrations et logo : Odile Sageat.